Entre les choses

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Les choses se détournent de nous. Qu’on les aborde en tant qu’objets pour un esprit scientifique, en tant qu’outils disponibles, ou en tant que marchandises (par leurs valeurs d’usage ou d’échange), les choses se dérobent en tant que choses, laissant place à un calcul acharné et continu qui veut tout maitriser.  Et dans le retrait des choses, le monde disparait. Car ce sont les choses qui rassemblent le monde où l’on peut exister. Dans leur inutilité première les choses ne symbolisent rien, ne renvoient à rien, ne sont l’allégorie d’aucune autre signification ou valeur (morale ou marchande). Elles sont dans leur simplicité ce qui nous retient en rapport avec le monde. Ainsi notre attitude à leur égard témoigne de la manière dont nous sommes au monde : ou bien nous écoutons leur appel, nous nous étonnons de leur être, et nous re-spectons[1] notre existence propre dans leur proximité. Ou bien, on les méprise en ne les considérant pas pour elles-mêmes, en les réduisant à des valeurs, et en les privant de toute distance, et ainsi on condamne notre existence à la furie du calcul qui dévaste le monde par sa volonté de domination planétaire. Notre vie quotidienne, notre aliénation dans les rapports de production et de consommation, nous enferment en effet dans cette deuxième option, nous privent de l’abord des choses et de vivre dans le monde.

Cependant, d’une expérimentation artistique, d’un chemin de pensée, d’une décision politique peut éclore parfois un monde où apparaissent et viennent à nous les choses. Un de ces moments est le travail continu et ininterrompu de Nidhal Chamekh. Son écoute assez aiguë et fine, et son « être aux aguets » presque animal le rendent en tant qu’artiste capable de répondre à l’appel des choses. Se situant volontairement dans un espace « entre les choses », il retrouve la distance qui le rend accueillant par sa facture et à travers ses œuvres à l’arrivée du monde.

Ce que met Nidhal Chamekh face à nous, ce ne sont pas des objets particuliers, ni des produits finis ou semi-finis, ni mêmes des « œuvres » achevées. Mais il nous met par ses dessins et ses photos dans une atmosphère qui nous prend, nous ravit, et nous dispose à être apte à laisser être les choses en tant que choses. Des paysages qui laissent le temps s’écouler en nous. Des ambiances qui désarment par leur mystère.  Des insignifiances de la vie de tous les jours qui règnent tout à coup et s’imposent dans leur éloignement. Le travail de Chamekh nous déplace, nous met hors des lieux sûrs d’où s’étend notre maitrise. Il nous projette dans l’ « entre » où jaillit la distance, et où nous rencontrons les choses et les autres. Il rend la rencontre possible. Ce qui advient par cela est aussi et nécessairement politique. La recherche de cet espace où peuvent être les choses est peut-être la réponse à l’ère de la mondialisation où la réduction des distances produit une absence de monde et détruit les rapports entre les uns et les autres.

Entre les choses nous nous tenons quand nous admirons les œuvres de Nidhal Chamekh. La distance s’instaure, et le rapport s’ouvre dans la tension qui fait venir le monde, et qui nous donne la chance de nous étonner pour un moment devant l’être des choses. Dans le suspens d’une valorisation incessante ce qui nous arrive et nous interpelle nous pousse à penser, et prépare peut-être la décision de d’exister dans un monde et non de s’aplatir dans une structure de production et consommation indéfinie.

« La question : Qu’est-ce qu’une chose ? n’est autre que la question : Qui est l’être humain ? Mais cela n’implique pas que les choses soient de simples fabrications de l’ingéniosité humaine, tout au contraire, cela signifie : l’être humain doit être compris comme cet être qui, toujours déjà, saute d’emblée par-delà les chose, mais de telle manière que sauter par-delà les choses n’est possible que dans la mesure où les choses, tout en demeurant elles-mêmes, viennent à la rencontre de l’homme en ceci précisément qu’elles nous renvoient en arrière de nous-mêmes, derrière tout ce qui, chez nous, en reste à la surface. »[2]

Arafat Sadallah

[1] Ici le respect n’est pas pensé d’un point de vue moral, mais re-spect, en tant que recul et prise de distance qui permet aux choses d’apparaître d’elles-mêmes. C’est là l’origine et la condition de possibilité de tout respect moral.

[2] Martin Heidegger, Qu’est-ce qu’une chose.